jeudi 13 novembre 2014

sur radio vatican

L'économie selon la Bible », de Richard Sitbon

12/01/2014
(RV) Entretien - Cette semaine le Livre pour Dieu nous offre une vision, celle d’une société où l’économie remet Dieu et l’homme au centre. Ce livre s’appelle : « L’économie selon la Bible » et son auteur est Richard Sitbon vit en Israël depuis plus de vingt ans car il est directeur au ministère du Trésor israélien, attaché à la lutte contre la blanchiment d’argent.

Dans ce second volet, Richard Sitbon, interrogé par Catherine Aubin, développe la notion de solidarisme, avec les concepts de « lien social » de création par Dieu de l’homme et de la femme en face à face, et l’idée biblique de repos sabbatique. Richard Sitbon conclue cette rencontre avec un appel à retrouver l’âme humaine au cœur de l’économie pour un mieux vivre ensemble. RealAudioMP3

L'économie au prisme du religieux


Religion et économie... Associer ces deux termes ouvre des champs d'interrogation très divers. D'abord celui des influences; celle de la religion sur l'économie, ou inversement celle de l'économie sur la religion. Le premier cas est illustré par le célèbre travail pionnier de Max Weber sur les rapports entre protestantisme et capitalisme ; le second est un thème à la mode et prend parfois le tour de cette question : les poussées religieuses ont-elles à voir avec la mondialisation des échanges ? Il y a aussi l'économie des religions dont l'argent des Eglises n'est qu'un volet. Il y a encore l'économie elle-même comme religion, et ses antidotes éthiques... souvent nourries de religion.
Ce kaléidoscope est celui que Lionel Obadia prend un malin plaisir à secouer pour en exhiber les multiples facettes et jeux de miroir. Pascal, Marx, Weber, Smith, Bourdieu... tous ceux qui ont pensé l'économie à l'aune de la religion, ou l'inverse, sont ici convoqués. Les classiques, comme les contemporains. La Marchandisation de Dieu est ainsi un ouvrage panoramique : hissé sur un promontoire, l'auteur observe en professeur d'anthropologie la place de chacun et les déplacements d'un territoire à l'autre. Embrassant large sans s'attarder dans l'étreinte.
Aux confins du monde scientifique connu
Approfondir n'est pas le but — le but est de dresser la carte des approches méthodologiques, sans doute pour inspirer de prochaines recherches. Celle d'Obadia avance jusqu'aux confins du monde scientifique connu, jusqu'aux frontières floues religion/magie ou religion/bien-être.

Un même souci pratique marque L'Economie selon la Bible, mais sur un mode plus engagé. Richard Sitbon est économiste au ministère du Trésor israélien. Son ambition est double et grande : montrer l'apport de la Torahet du Talmud à l'économie et ouvrir, à partir de ces textes, des perspectives alternatives à la crise. Le livre se présente comme une succession de fiches consacrées à des thèmes ou à des auteurs, assorties d'encadrés résumant les points essentiels.
Celles consacrées à « Concurrence et judaïsme »expliquent par exemple que le Talmudne rejette pas la concurrence. Mais il énonce que celle-ci atteint son point optimum, non lorsque l'une des parties retire un profit maximum, mais seulement lorsque le profit est à la fois maximum et sans conflit. C'est-à-dire lorsqu'est observé le précepte de justice de la Tsekada.
Valeur versus prix


L'analyse conduite par l'économiste tchèque Tomas Sedlacek se veut aussi largement ouverte que le coup d'œil d'Obadia et plonge loin dans le passé comme Sitbon - jusqu'à Gilgamesh en l'occurrence. Celui qui fut conseiller, à 24 ans, du feu président Vaclav Havel (lequel a signé la préface) revendique ici une "déconstruction de l'économie à travers une reconstruction historique". L'auteur ne craint pas de se confronter à des problèmes fondamentaux souvent cités comme insolubles. Tel celui qui est, à ses yeux, le principal en économie: l'antagonisme entre ce qui a à la fois une valeur et un prix, et ce qui a de la valeur mais pas de prix ; exemple, le panneau publicitaire qui gâche un magnifique paysage. Si L'Economie du bien et du mal a été un best-seller dans son pays d'origine et en Allemagne, c'est en partie parce que le jeune prodige tchèque sait habilement émailler ses analyses d'images parlantes. Mais aussi, parce qu'il se déplace sur une ligne de crête entre les acquis de la science économique traditionnelle et ses franges vers lesquelles la persistance de la crise incite à lorgner.


* Lionel Obadia, La Marchandisation de Dieu. L'Economie religieuse, CNRS éditions, 2013, 251 p, 20 €.
* Richard Sitbon, L'Economie selon la Bible. Vers un modèle de développement, Eyrolles, 2013, 237 p, 14€.
* Thomas Sedlacek, L'Economie du bien et du mal, Eyrolles, 2013, 381 p, 25 €.
Voici un livre original qui explore avec bonheur un sujet peu connu et peu exploité, celui de la façon dont les textes bibliques appréhendent l'économie et, au-delà, les sujets de société qui interpellent le monde du vingt-et-unième siècle comme l'écologie. Pour l'auteur, économiste et directeur au ministère israélien du Trésor, il s'agit de faire découvrir « une éthique juive de l'homme dans le monde économique ».

Dans sa démonstration, Richard Sitbon fait appel aux économistes d'hier et d'aujourd'hui, de Max Weber à Jean-Yves Naudet en passant par John Stuart Mill, Werner Sombart, Adam Smith, John M. Keynes, David Ricardo, Joseph Stiglitz, Amartya Sen et bien d'autres encore.

À Max Weber qui considérait que le protestantisme avait ouvert la voie à la modernité économique, Richard Sitbon rétorque que le judaïsme, des siècles avant lui, avait posé les jalons de concepts qui s'épanouissent de nos jours.

L'auteur explore le texte biblique et le Talmud dans les moindres recoins. Il n'hésite pas à dénicher dans le traité « Kiddoushin », pourtant consacré essentiellement au mariage, les preuves de l'apport juif aux questions économiques et nous explique que « le judaïsme réintègre dans la valeur d'échange des marchandises un nouvel élément, qui pourrait par sa seule force annihiler toute valeur à certaines marchandises ou influencer le prix du marché. Cet élément est l'expression de la totalité sociale, ou le retour dans la société marchande du rapport des hommes entre eux, et non plus seulement du rapport des hommes aux objets ».

Parmi les sujets abordés : l'argent, l'intérêt ou encore la concurrence. Entre le capitalisme forcené qui a montré ses limites avec la crise des « subprimes » et ses conséquences et le communisme qui est complètement discrédité, le judaïsme propose le solidarisme, un concept biblique qui place l'homme au centre des préoccupations et qui fut réintroduit par Léon Victor Bourgeois (1851-1925), prix Nobel de la Paix et que Richard Sitbon décèle, par ailleurs, dans les projets politiques de Theodor Herzl et Zeev Jabotinsky dont il analyse finement les écrits.

Pour ce qui est de l'écologie, Sitbon affirme notamment que « sans tomber dans une idéologie de l'écologie qui ferait de la nature et de sa préservation une priorité, le Talmud va pourtant, à travers une politique d'aménagement du territoire, poser pour la première fois le problème du développement durable ». Des pages très intéressantes sont consacrées au Shabbat, à la notion de « pea » qui impose au propriétaire d'un champ de conserver une partie du terrain et de sa production pour les pauvres, au « yovel » ou jubilé moratoire et à la « shemita » ou année sabbatique.

Chaque chapitre est assorti de « Repères » qui sont autant de résumés très utiles et l'ouvrage est enrichi de bibliographies synthétiques de personnages importants cités dans le texte.

À la lecture de cette étude, on est convaincu que « le rôle du judaïsme sera de construire une éthique dans un monde économique d'impulsions ». Très intéressant.

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions Eyrolles. Mars 2013. Préface de Josy Eisenberg. 240 pages. 14 euros.